Interdire le tabac, l’idée étrange d’Attali.

Dans son édition du 7 février 2010, Le Monde rapporte l’étrange proposition que Jacques Attali développe sur son blog : “interdire la production, la distribution et la consommation de tabac”.

On remettrait en cause quelques emplois ; les Etats perdraient quelques recettes ; on encouragerait pour un temps le marché noir ; on devrait faire quelques dépenses pour désintoxiquer ceux qui le sont. Mais on gagnerait tant en qualité et en espérance de vie que le bilan, même économique, serait évidemment partout positif.”

Côté chiffres, ce serait un manque à gagner de plus de 15 milliards d’euros pour l’Etat. Quand on voit que supprimer l’ISF constituerait un manque à gagner d’un peu moins de 5 milliards d’euros (Estimation Bercy pour 2010), je me demande comment ces recettes en moins seraient compensées. La suppression pure et simple d’une petite filière agricole - 4 000 agriculteurs, 30 000 emplois saisonniers - et d’une source de revenus importante pour les buralistes (28 000 points de ventes, 120 000 emplois), sans compter les emplois des fabricants de cigarettes en France.

Oui, bien sûr, nous gagnerions en qualité de vie. Moins de cancers du poumon, de maladies cardiovasculaires. Mais en contrepartie, une espérance de vie allongée, et donc, une prise en charge des personnes âgées à améliorer. On peut même là se dire que, économiquement, les gains pour le système de santé sont quasi-nuls.

Alors oui, le tabac fait 5 millions de morts par an dans le monde. Oui, fumer est dangereux pour la santé. Oui, une interdiction serait la chose la plus logique d’un point de vue sociétal… Malheureusement, en adoptant une vision plus large des enjeux, politiques, économiques, j’en arrive moi à la conclusion suivante : une telle décision serait contre-productive.

- L’industrie du tabac fait vivre des milliers de personnes dans le monde (des agriculteurs dans les pays pauvres aux distributeurs locaux, en passant par les usines de cigarettes, etc…), et probablement près de 200 000 en France. (Il y a 4 millions de chômeurs en France à fin 2010.)

- Et interdire la cigarette n’aurait de sens qu’à un niveau régional (Union Européenne) voire mondial, le trafic étant sinon bien trop simple et lucratif. Expliquez-moi comment interdit-on à 1,3 milliards de personnes de fumer, monsieur Attali.

Une proposition globale pour lutter contre le tabagisme en France : plus de prévention, et pas seulement sur les paquets, mais surtout dans les écoles, dans les foyers (des brochures, des actions locales…), sur le lieu de travail ; une prise en charge réduite des maladies là où la consommation prolongée de tabac est reconnue responsable (aux cercles médicaux de fixer les règles) ; une réduction, encadrée par la loi, des lieux de ventes, avec une politique tarifaire européenne ; enfin, une interdiction de fumer en dehors de chez soi, ou une autorisation réduite dans des fumoirs strictement règlementés.

Mais là encore reste à combler le manque à gagner pour l’Etat et toute la filière, le plus gros frein (économique, et en terme de lobbying) pour mettre en place de telles actions. Donc voilà. Vous m’êtes sympathique, monsieur Attali, mais votre proposition n’est pas digne de l’économiste que vous pouvez prétendre être.

Sources : France Tabac ; Buralistes.fr ; Fabricants de cigarettes